Lors d'un déjeuner presse organisé hier dans ses locaux, en présence de Zonebourse.com et de journalistes, Allianz Trade a présenté ses perspectives économiques jusqu'en 2028.
Le spécialiste de l'analyse de risques et des études économiques a identifié trois tensions majeures apparues au 2e trimestre 2026 et devenues particulièrement critiques début septembre :
1 - Un nouveau choc énergétique en provenance du Moyen-Orient
2 - Une vague de ventes massives d'obligations qui s'est propagée des Etats-Unis au Japon puis à l'Europe. Elle a suscité des réactions politiques erratiques tant de la part des banques centrales que des gouvernements.
3 - Des doutes renouvelés quant à l'essor de l'IA alimentés par des rumeurs de pénuries de puces et d'électricité, des craintes de bulle spéculative et des rendements décevants sur les investissements dans les modèles de pointe.
Risque énergétique : un choc temporaire sous tension géopolitique
Face au choc pétrolier, Ana Boata, directrice des études économiques chez Allianz Trade invite à un optimisme modéré : les cours ne devraient pas se maintenir durablement à 100 dollars le baril.
Comme le souligne Ano Kuhanathan, responsable de la recherche sectorielle au sein de l'équipe recherche économique chez Allianz Trade, "des stratégies d'atténuation ont été mises en place telles que la remise en service de l'oléoduc en Arabie Saoudite après les attaques subies, ou l'utilisation de celui des Emirats arabes unis".
En raison de la prime de risque géopolitique et de l'arrêt des exportations officielles iraniennes, les prix restent élevés autour de 100 USD le baril de brut, bien que 80% du volume d'hydrocarbures du Golfe attegnent les marchés.
Il ajoute que "la hausse des prix du pétrole et des carburants entraîne aussi une destruction de la demande, notamment dans les pays émergents. Le déficit actuel sur le marché s'élève à 4 millions de barils par jour (Mb/j), soit environ 4% de la demande mondiale (100 Mb/j)."
Allianz Trade prévoit un prix moyen du Brent à 87 USD/baril au 4e trimestre 2026, avant un repli à 76 USD/baril en moyenne en 2027, à mesure que les flux d'exportation du Golfe se normalisent progressivement dans et autour du détroit d'Ormuz. Avant le conflit, les analystes anticipaient un baril à 50 USD en raison d'un excédent d'offre (supply block). "Le marché était structurellement excédentaire et devrait se consolider d'ici 2027 à mesure qu'une solution au conflit sera trouvée", souligne Allianz Trade.
Concernant le risque de choc énergétique, le groupe prévoit que le conflit actuel au Moyen-Orient restera circonscrit. Le réacheminement des flux, la destruction de la demande et les sources d'approvisionnement alternatives joueront le rôle que les marchés énergétiques attendent d'eux, en faisant baisser les prix et en permettant au choc inflationniste de s'estomper.
Cette hypothèse repose sur le fait que l'interruption de l'oléoduc saoudien ne dure pas plus d'un mois. Si cette interruption se prolonge, le déficit pourrait dépasser 8 Mb/j et le Brent pourrait se maintenir près de 100 USD/baril, transformant ce qui est aujourd'hui un choc maîtrisé en un choc stagflationniste.
En outre, un scénario modéré pourrait voir les flux pétroliers reprendre via l'oléoduc saoudien à des volumes réduits (3 Mb/j) avant de remonter.
Les marchés de produits raffinés sont à court de marges de manoeuvre, et des prix durablement élevés entraînent de plus en plus une destruction de la demande, cette dernière étant attendue en baisse de 2,5 Mb/j à l'échelle mondiale en 2026.
De surcroît, les prix du gaz européen devraient rester élevés jusqu'à la fin de l'année, avec un TTF autour de 65 EUR/MWh en moyenne au 3e et 4e trimestre 2026, avant de redescendre à environ 36 EUR/MWh en 2027, à mesure que les flux de GNL via Ormuz se normalisent et que de nouvelles capacités américaines arrivent sur le marché.
Un choc gazier hivernal, propulsant le TTF au-delà de 120 EUR/MWh, pourrait faire basculer la zone euro en récession, compte tenu de la faiblesse actuelle de la demande et de marges de manoeuvre budgétaires plus contraintes.
Les marchés financiers réagiraient par une hausse des taux, l'inflation restant élevée plus longtemps, contraignant les banques centrales à maintenir une politique monétaire restrictive plus durable.
Marchés obligataires : entre incertitude budgétaire et élections
Après la crise énergétique, Allianz Trade s'est ensuite penché sur le risque de correction sur les marchés obligataires : "Nous partons du principe que l'inflation va se modérer sans entraîner d'effets salariaux significatifs de second tour, et que les marchés souverains pourront absorber un volume d'émissions élevé sans hausse désordonnée des primes de risque.
"Il convient de noter que la composante de taux réel des taux des bons du Trésor américain à 10 ans a augmenté d'un point de pourcentage entier au cours de l'année écoulée, ce qui confirme que les marchés obligataires anticipent également une croissance plus forte liée à l'IA", fait savoir, par ailleurs, l'analyste.
L'assainissement des marchés reste conditionné à une stabilité politique. Allianz Trade fait l'hypothèse que les élections de mi-mandat aux Etats-Unis n'entraînent pas de nouveaux dérapages budgétaires ni d'interventions politiques erratiques, et les élections en France et en Italie n'ajouteront pas d'incertitude budgétaire. "Nous anticipons des résultats non polarisés, favorables à une détente des spreads en zone euro", indique le spécialiste de l'analyse de risques et des études économiques.
Sur ce sujet, il anticipe dans son scénario de détente progressive des marchés de l'énergie que les rendements devraient graduellement refluer. Dans un scénario baissier toutefois, une boucle rendements-budgétaire auto-renforçante pourrait s'installer et contraindre les banques centrales à stabiliser les marchés obligataires.
Concernant les scénarios de risque, un nouveau choc d'offre énergétique, des risques politiques liés aux élections américaines de mi-mandat ou aux élections européennes, ou encore une surchauffe de la croissance pourraient accentuer la hausse des taux et déstabiliser les conditions financières. Les inquiétudes sur la soutenabilité de la dette pourraient alors s'intensifier, alimentant une boucle auto-entretenue entre hausse des rendements souverains et dégradation des finances publiques.
En cas de tensions désordonnées sur les marchés, les banques centrales pourraient être contraintes de ralentir le resserrement quantitatif (QT) ou de recourir à des mesures de contrôle de la courbe des taux afin de préserver le bon fonctionnement des marchés.
Investissements dans l'IA : du boom des infrastructures aux gains de productivité
Sur le troisième point de tension, Allianz Trade pense que le cycle des dépenses d'investissement dans l'IA ralentira légèrement pour atteindre un pic de 1 000 MdsUSD en 2028, avant de se stabiliser autour de 900 MdsUSD par an en 2029-2030. La création de valeur se déplace désormais du développement matériel (puces, serveurs) vers l'adoption opérationnelle et les gains de productivité.
Cette prévision repose sur l'hypothèse que les goulets d'étranglement en matière d'infrastructures et d'énergie resteront gérables, que les conditions de financement ne se resserreront pas brusquement et que les bénéfices générés par l'IA continueront de justifier ces dépenses.
Allianz Trade affirme que la création de valeur de l'IA se déplace du calcul vers les usages : "Les infrastructures ont capté la première vague de rendements, notamment les batteries, les puces mémoire et les serveurs informatiques. La deuxième vague proviendra des gains de productivité dans les services à forte intensité de données et les appareils autonomes. Les technologies américaines et les semi-conducteurs des marchés émergents ouvrent la voie, tandis que la souveraineté numérique européenne et l'autonomie technologique chinoise restent sous-investies, élargissant ainsi les opportunités liées à l'IA."
Pour Ana Boata, on devrait observer de plus en plus d'adoption et de gains de productivité dans l'IA : "Ces gains iront au-delà des secteurs directement liés à l'IA, avec des effets secondaires positifs dans les trois à cinq ans à venir, surtout aux Etats-Unis."
"Mais autour de l'IA, il y a aussi des risques réels liés au cycle lui-même, exposé à des contraintes d'approvisionnement et à des pressions inflationnistes, car tout le monde veut la même chose en même temps. La production, très concentrée aux Etats-Unis et en Asie, augmente mais n'arrive pas à soutenir la demande, tempère-t-elle."
Maxime Darmet, économiste senior chez Allianz Trade, souligne pour sa part l'impact direct de cette transition sur les prix : "Selon nos estimations, l'IA contribuera à hauteur de 0,3 point à l'inflation américaine en 2026 et 2027 (soit près de 10% de l'inflation totale). Cette contribution est tirée par les besoins d'investissement et par les contraintes sur le réseau électrique (grid). Aucun effet désinflationniste net n'est attendu avant les années 2030. D'ici là, les gains de productivité ne réduiront les coûts unitaires que de 0,1 à 0,3 point. Sans concrétisation rapide de ces gains, le risque de correction sur les marchés financiers augmentera."
Concernant les scénarios de risque sur l'IA, Allianz Trade estime que la disponibilité de l'électricité, les raccordements au réseau, les ressources en eau, les délais de construction des centres de données, l'approvisionnement en puces mémoire et les équipements compatibles avec l'IA constituent des facteurs clés susceptibles de freiner la course à l'IA, en augmentant les coûts, en retardant le déploiement technologique et en pesant sur le cycle d'investissement des entreprises.
Un resserrement plus marqué des investissements, compte tenu de l'importance de l'IA dans la croissance et la performance boursière aux Etats-Unis et en Asie, pourrait se répercuter du secteur technologique vers les investissements des entreprises et le commerce, puis des effets de richesse vers la consommation.
De surcroît, des conditions monétaires plus restrictives pourraient également réduire les budgets informatiques et l'innovation, ralentissant l'adoption de l'IA par les entreprises et affectant la rentabilité des centres de données.
A l'inverse, un retournement financier pourrait freiner brutalement la dynamique : baisse des valorisations, recul des investissements dans l'IA et durcissement du crédit, entraînant un net ralentissement de la croissance, une forte désinflation et des baisses agressives de taux.
Ana Boata - directrice des études économiques, Allianz Trade
Ano Kuhanathan - responsable de la recherche sectorielle au sein de l'équipe de recherche économique, Allianz Trade
Maxime Darmet, économiste senior, Allianz Trade
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